L'un
des derniers bougnats de Paris se trouve rue
Emile-Lepeu dans le 11e arrondissement. Il sert
le vin et le café et comme tout vrai
bougnat dispose de son « chantier »,
un tas de charbon dans l'arrière-boutique.
Mais
qui utilise encore du charbon à Paris
en l'an 2000 ?
Seules quelques personnes âgées
des anciens quartiers populaires de la capitale
recourent encore à ce vieux combustible
minéral. « Si on a fait une
tonne cet automne, c'est bien la maximum »,
confie le gendre cantalien de la patronne, Mme
Escalier.
C'est si vrai que son camion reste stationné
devant l'échoppe avec ses sacs, sans
qu'il vienne à l'esprit de quiconque
de voler une bille de charbon.
Il
y a encore trente ans et, encore plu,s durant
la guerre et l'après-guerre, les bougnats
surveillaient de près leurs sacs, tant
le vol de charbon était presque un sport
national pour certains.
Dans
le bougnat de la rue Lepeu demeure une ambiance.
A midi, les mécanos du garage Citroën
d'en face amènent leurs en-cas pour casser
la croûte, qu'ils arrosent de rouge. Le
bougnat de Mme Escalier rassemble aussi de très
vieux habitués, qui s'y rendent, chaque
jour, pour discuter devant un petit blanc.
Le
bougnat c'était autrefois une institution
sociale autour de laquelle vivrait le pâté
de maisons.
Les gens y laissaient des messages, des clés
. « Il fallait voir le dimanche, entre
10 h et 13 h on faisait la recette de la journée,
à coups de "mominettes", ces
verres de demi-dose d'apéritifs anisés.
Chacun payait se tournée. Pendant que
la patronne prenait les commandes et servait
les clients, le mari partait en livraison le
matin et l'après-midi, il remplissait
les sacs de 50 kg qu'il fallait se farcir dans
les escaliers », raconte l'un. A
5,50 francs le café, le bougnat du 11e
est trois fois
moins cher qu'une grande brasserie installée
dans les beaux quartiers. « Les bistrotiers
ont augmenté trop vite les prix, c'est
aussi ce qui a fait fuir la clientèle
des cafés, vous en voyez beaucoup des
gens qui payent la tournée comme avant
», demande le patron.
Emile,
un ancien commis originaire de la région de Laguiole,
raconte ces trois étages qu'il fallait gravir,
le
sac de 50 kg sur
l'épaule et
un jerrican
dans l'autre main. « Pendant la guerre, on livrait le charbon
dans les baignoires tant les gens redoutaient le vol.
Dans les 7 et le 8es arrondissements, il nous fallait
plus de dix sacs pour remplir les coffres à charbon
tandis que dans les quartiers populaires c'était
plutôt dans la cave qu'on livrait et encore parfois
en été car c'était la période
des promotions. »
L'ancien commis livreur de charbon est ensuite devenu
livreur de tabac pour la Seita
chez les débitants d'Ile-de-France. «
Parmi tous mes collègues, je suis le seul qui
n'ait pas été braqué ! »
Comme quoi, le tabac est sans doute un combustible plus
léger mais plus risqué à transporter...