Après le tremblement de terre d'Haïti...(janvier 2010)
A l’heure où les plus grandes sommités mondiales viennent de présentent à la Sorbonne l’édition critique de l’œuvre gigantesque de Raynal et Diderot, ce texte nous rappelle l’incroyable actualité de l’abbé Raynal. Un extrait de l'Histoire des deux Indes (1780) choisi par Gilles Bancarel.
Les prédictions de l’abbé RAYNAL
«Port au Prince occupe en longueur sur le rivage, douze cents toises (1 toise environ 2000 m), c’est à dire presque toute l’ouverture que la mer a creusé au centre de la cote ouest. Dans ce grand espace qui s’enfonce à une profondeur d’environ cinq cens cinquante toises, sont comme perdues cinq cens cinquante huit maisons, ou cases, dispersées dans vingt neuf rues. L’écoulement des ravines qui tombent des mornes, entretient dans ce séjour une humidité continuelle et mal saine. Ajoutez à cette incommodité, le peu de sureté d’une place, qui, commandée du coté de la terre, est partout abordable du coté de la mer. Les ilets même qui distinguent les deux ports, loin de garantir d’une descente, ne serviraient qu’à la couvrir.
Tel est l’emplacement que les intérêts particuliers ont fait malheureusement choisir pour y édifier la capitale de Saint Domingue. Un tremblement de terre, arrivé en 1770, l’a détruite de fond en comble. C’était le moment du repentir. On avait d’autant plus de raisons d’espérer, que tout porte à croire que la nouvelle cité est assise sur la voute du volcan. Vain espoir ! Les maisons particulières, les édifices publics : tout a été rétabli.
Jean-Baptiste Belley, par Girodet
Versailles, musée national du château et de Trianon
Insensés Domingois, dors donc, puisque tu en as l’intrépidité, dors sur la couche fragile et mince qui te sépare de l’abime de feu, qui bouillonne sous ton chevet. Ignore le péril qui te menace, puisque tes alarmes empoisonneraient tous les instants de ta vie et ne te garantiraient de rien. Ignore combien ton existence est précaire. Ignore qu’elle tient à la chute fortuite d’un ruisseau, à l’infiltration peut-être avancée d’une petite quantité des eaux qui t’environnent dans la chaudière souterraine à laquelle on a voulu que ton domicile servit de couvercle. Si tu sortais un moment de ta stupidité, que deviendrais tu ? Tu verrais la mort circuler sous tes pieds. Le bruit sourds des torrents de souffre mis en expansion, obséderait ton oreille. Tu sentirais osciller la croute qui te soutient. Tu l’entendrais s’entrouvrir avec fracas. Tu t’élancerais de ta maison. Tu courrais éperdu dans tes rues. Tu croirais que les murs de ton habitation, que tes édifices s’ébranlent et que tu vas descendre au milieu de leurs ruines, dans le gouffre creusé, si non pour toi, du moins pour tes infortunés descendants. La consommation du désastre qui les attend, sera plus courte que mon récit. Mais s’il existe une justice vengeresse des grands forfaits, s’il est des enfers : c’est là, je l’espère, qu’iront gémir dans les flammes qui ne s’éteindront point, les scélérats qui aveuglés par des vues d’intérêts, en ont imposé au trône, et dont les funestes conseils ont élevé le monument d’ignorance et de stupidité que tu habites, et qui n’a peut être qu’un moment à durer ».
Histoire des deux Indes, 1780, Livre XIII, chap. 40 Etablissements formés dans l’Ouest de Saint-Domingue.»
L’Histoire des deux Indes a été publiée en intégralité par la Bibliothèque des Introuvables en 2006. On attend la parution prochaine et de la Bible de la Révolution, choix de textes et de Raynal : le feu des Lumières, biographie romancée de l’abbé Raynal.