> Fameux rouergats :
Raynal Interview Gilles Bancarel
Chargé
de laction culturelle au CIRDOC* à Béziers,
Gilles Bancarel, aveyronnais dorigine, est lun
des grands spécialistes de labbé Raynal.
Président de la « Société dEtude
Guillaume-Thomas Raynal » qui a mis en uvre
le congrès de réhabilitation,
rencontre internationale consacrée au célèbre
abbé, tenu à Rodez pour le bi-centenaire de
la mort de Raynal en 1996, dont les actes viennent de paraître
en français à lUniversité dOxford.
Il est également lauteur avec François-Paul
Rossi dun ouvrage didactique, consacré au philosophe,
publié par le Centre National de Documentation Pédagogique,
et prépare actuellement une biographie de labbé
Raynal.
Quest-ce qui vous a intéressé à
ce point dans Raynal pour y consacrer près de quinze
ans de votre vie ?
Au cours dune formation spécialisée
sur le livre ancien, jai fait la découverte
de lHistoire des deux Indes presque par hasard, parce
que cet auteur était rouergat. Jai été
tout de suite captivé par louvrage et fasciné
par son succès.
Véritable encyclopédie du monde colonial,
ce livre est surtout un ouvrage polémique et politique
qui sattaque au pouvoir en place, au roi et aux prêtres.
Interdit à sa parution, louvrage qui est publié
sous lanonymat est réédité par
labbé Raynal qui dévoile son nom et
son portrait.
Censuré
par léglise et par le Parlement, lHistoire
des deux Indes est brûlée en place publique
par la main du bourreau. Dès lors, lattrait
du public conduira louvrage a être réédité,
copié, contrefait. Pour mesurer ce phénomène
de la diffusion des écrits du philosophe rouergat
et apprécier son succès, jai entrepris
de mener une enquête internationale auprès
des bibliothèques. Ainsi, à partir des années
80, jai pu interroger près de 1500 bibliothèques
de par le monde, ce qui permit de recenser une cinquantaine
déditions différentes de louvrage,
publié sur une période de prés de 20
ans. Il est surprenant de constater quun homme qui
a exercé une telle influence à la veille de
la Révolution Française, soit aujourdhui
passé sous silence dans sa patrie dorigine.
Cest oubli est dautant plus surprenant que labbé
Raynal est très bien connu à létranger,
en partie parce quil a été le premier
à dénoncer lesclavage. Mais sa réflexion
va au-delà des questions qui agitent son époque,
elle souvre sur les grands problèmes de société,
comme en témoigne cette question quil pose
en 1780 «La découverte de lAmérique
a-t-elle été utile ou nuisible au genre humain
? » Deux siècles plus tard, le sujet est dactualité.
Comment un Rouergat comme Raynal a pu devenir un des
pionniers de la décolonisation et de la lutte contre
lesclavage ?
Cela tient à sa jeunesse passée à Saint-Geniez.
La ville a bâti une partie de sa prospérité
sur la production la toile de cadis, un drap qui sert à
léquipement militaire réalisé
dans de nombreuses fabriques le long du Lot. Les drapiers
ont des comptoirs à Livourne, et à Saint-Domingue.
Ils sy fournissent en indigo indispensable à
la teinture bleue des uniformes. Un indigo que lon
échange contre les esclaves noirs venus dAfrique.
Raynal est parfaitement au courant du fonctionnement du
commerce triangulaire entre lAfrique, les îles
et lEurope. Son livre est un coup de poignard contre
les oppresseurs et servira la cause de Toussaint Louverture
dans sa lutte de Libération des esclaves de Haïti.
En quoi Raynal une fois à Paris se comporte-t-il
en vrai Rouergat ?
Raynal noublie jamais ses compatriotes et agit toujours
en faveur de son pays natal par exemple comme en 1788, lorsquil
fait une dotation de 24 000 livres à lAssemblée
provinciale de Haute Guyenne destinée à récompenser
les 12 agriculteurs les plus méritants de la province,
ou encore lorsquen 1791, il fait une rente de 3 000
livres pour être employée à fournir
du bouillon et des remèdes aux pauvres de la paroisse
de Lapanouse de Séverac.
Mais son comportement de rouergat se mesure surtout aux
nombreuses recommandations et patronages quil effectue
dans la capitale, en faveur de ses compatriotes et parents
proches ou lointains, dont les plus connus sont ceux de
Camboulas, Pestre, Pechméja, Valadier, quil
utilisera à son tour pour les besoins de son entreprise
encyclopédique.
Comment expliquez-vous alors que Raynal soit tombé
dans un oubli si profond que lon en a même pas
fait mention durant le bicentenaire de la Révolution
?
Il y a à cela plusieurs raisons dont la principale
est sans doute dû au sort que la Révolution
Française lui a réservé. Au début,
les révolutionnaires ont vénéré
Raynal comme l« apôtre de la Liberté
», à commencer par Robespierre, qui a salué
son action passée. Mais, lorsquen 1791, il
écrit une Lettre à lAssemblée
Nationale pour critiquer les excès du nouveau régime,
la surprise est totale. Il se met alors à dos les
révolutionnaires qui vont tenter de le ridiculiser
en le faisant passer pour sénile. A partir de cette
époque, alors quil était immensément
célèbre, des caricatures de lui se mettent
à fleurir et Raynal tombe dans loubli.
Centre
Inter-Régional de Développement de lOccitan
|