Interview
de Pierre Encrevé, Commissaire de l'Exposition
Soulages du Centre Pompidou (suite)
Comment Pierre Soulages vit-il les polémiques
qui ont accompagnées ses vitraux de Conques
ou celles qui naissent aujourd’hui avec le projet
de musée à Rodez
autour de son legs ?
Pierre Soulages est
inscrit dans sa peinture comme l’étaient
Cézanne ou Picasso. Seule compte sa peinture.
Le reste est loin de lui. Il a fait cette donation à Rodez
en grande partie parce qu’il est lié à Conques
par ses vitraux. Ce musée est une prolongation
de son travail de Conques.
Le fait que des gens aient du mal à pénétrer
dans la spécificité de son art - ce qui n’est
pas simplement le cas d’Aveyronnais- tient à une
méconnaissance de l’art abstrait. Mais enfin,
il y avait 350 000 visiteurs par an avant les vitraux de
Soulages à Conques,
il y en a maintenant 500 000...

Les Aveyronnais ont mis longtemps à découvrir
qu’un génie de la peinture avait grandi parmi
eux, à faire le lien entre la grandeur austère
de son œuvre et les côtés austères
de l'Aveyron.
Ses vitraux ne cherchent pas à se faire voir eux-mêmes
mais à faire voir l’architecture de l’abbatiale
et donc à montrer ce que les anciens de la région
avaient fait, en quoi ils étaient d'excellents architectes
de la lumière et de l’espace.
Quant au musée,
c’est bien la municipalité qui a choisi de le
faire. Soulages a répondu oui à la demande
de donation du maire de Rodez. Il souhaite un musée “pédagogique”,
où les gens puissent comprendre tous les processus
de création des vitraux et des gravures. Bref, un
musée
axé sur la possibilité de comprendre l’acte
de création.

Pierre Soulages, symbole de l’art contemporain,
apparaît parfois comme l’incarnation de
l’incapacité d’un système
culturel français dominé par des élites à faire
comprendre l’art au plus grand nombre ?
Depuis
Malraux et Lang, il y a eu un grand
effort pour développer les
musées en France. Il y a
désormais des cours d’histoire
de l’art dans les lycées,
car cette question est d’abord
un problème d’éducation.
Cette grande exposition du Centre
Pompidou est faite aussi pour cela,
pour ouvrir l’art de Soulages
au grand public.
Il faut prendre conscience de ce fait peu banal que Pierre
Soulages n’est pas originaire des élites intellectuelles.
Même dans ce pays socialement clivé quelqu’un
qui n’est pas du tout originaire des milieux culturels
a pu parfaitement développer un art absolument rigoureux
qui est reconnu par tous et qui ne recourt pas à la
séduction.
Car son art va chercher chez vous quelque chose de très
profond, lié au sacré. Accéder à son
art demande du temps et du silence. Cela suppose de désapprendre
une esthétique de grande consommation. Mais c’est
un choix que n’importe qui peut faire.