Pierre
Soulages, moine soldat de l'Art Abstrait
(octobre 2009)
Au
Centre Georges Pompidou, ils n'y sont pas habitués
! Ça devrait être le stress absolu, cet
accrochage. Pensez, un géant mondial de la peinture
abstraite qui a peint quasiment que du noir et dont les
toiles supposent, plus que toutes les autres, un éclairage
particulier pour faire ressortir
les émotions.
Et pourtant à J-6 du vernissage d’une exposition
qui va rallier des centaines de milliers de visiteurs,
dans ce 6ème étage de Beaubourg
protégé comme un bunker, on sent comme un apaisement.
On
voit Pierre Soulages assis avec son épouse, sa "muse",
Colette, au milieu d’une grande pièce,
détendu, faisant déplacer une étiquette
ou étalonner la hauteur d’une toile en toute quiétude.
C'est lui qui a pensé le système d'accrochage de ses grands
polyptyques mis ensemble pour la première fois. Il se lève
et lentement déploie
un corps de géant droit comme un i majuscule. On a du mal à imaginer
qu’il aura vu, dans quelques semaines, 90 hivers se succéder.
«Je n’ai jamais vu un accrochage aussi serein. Pierre Soulages
est d'une richesse humaine incroyable, confie une salariée du
Centre Pompidou, il m’apaise.» Est-ce son côté moine,
sa force spirituelle peu commune ? Au milieu de Paris, c’est
lui qui impose son rythme du temps.

Soulages est un ancien dans
le noble sens du terme. Le voir, contempler son œuvre,
balaye de votre esprit toutes les escroqueries morales
démagogiques et jeunistes, de Jeff Koons à Secret
Story. Pierre Soulages n’a rien de la froideur
que laissent parfois imaginer quelques photos. Normal,
ni lui ni son œuvre n’ont jamais plongé dans
les artifices de la séduction et du sourire
commercial.
En revanche pour peu que l’on
pince la bonne corde, il laisse échapper cette
chaleur propre aux Aveyronnais avec une voix profonde
qui ne trompe pas sur le pays d’origine. Lancez-le
sur les racines et vous verrez.

Sur Pigüe, la colonie Aveyronnaise d’Argentine, il est
intarissable. Il vous parle du frère de son arrière grand-père
parti suivre Clément Cabanettes en 1890 qui a fondé une colonie dans la Pampa. Il
est fier également de rappeler qu’il y a des Soulages là-bas.
Il vous explique qu’une fois, voyant
une photo de lui dans un article de Paris-Match de 1960 consacré à l’enterrement
d’Atlan, un cousin Argentin l’avait repéré. «Ce
Soulages-là ne peut-être que des nôtres» avait-il lancé. «Un
jour Claude Imbert, (fondateur du Point-NDLR) m’a fait tourner dans
son film consacré à l’émigration aveyronnaise. Je lui
ai dit, “mais moi je vis en France". "Oui, mais toi tu es
un immigré de l’intérieur.” m’avait-t-il
répondu». Et c'est vrai que par bien des aspects Soulages vit comme un moine reclus face à son art et sa spiritualité. Comme l'explique, Pierre Encrevé, les abbayes de son enfance, celle de Bonnecombe ou de Conques, l'ont marqué à jamais.
Une chose est sûre cet "immigré de l’intérieur"
qui aura peut-être bientôt son musée à Rodez,
mérite
d’être connu par tous les Aveyronnais. Surtout par les jeunes à qui
son œuvre peut offrir une autre respiration et une autre façon
de percevoir la vie que par le bling ou le ting d’un SMS !