.
«A
plus de quatre-vingts ans, Riton se contente
du service minimum. Une fois par an, il
s’en vient bénir bêtes
et gens, et en profite pour ramasser son
denier du culte. C’est bien suffisant.
Car Riton connaît ses brebis et ses
brebis le connaissent. Ca fait près
d’un demi-siècle qu’il
fait le curé du village.
Pendant vingt-cinq ans, il a cumulé
aussi la charge de secrétaire de
mairie. Pas un ici n’a jamais pu lever
un doigt ou autre chose sans qu’il
ne soit au courant. C’est lui qui
guidait les hommes sur le chemin des dames.
« Celle-là, tu peux l’épouser,
elle te fera du bien. » On ne prenait
pas de risques, pour ne pas nuire aux terres,
alors on s’est beaucoup marié
en famille.
C’est aussi lui qui, le dimanche,
donnait la consigne de vote du haut de sa
chaire. Il a même été
le premier à avoir une télé
au village, ce qui était aussi une
manière de contrôler les âmes.
Bien sûr, les temps ont changé.
Le curé a vieilli et l’Aveyronnais
s’est fait un peu moins discipliné.
Ils sont « revenus » un
peu de tout, de la religion, des «
bandits » du Crédit agricole,
des politiques. « Droite ou gauche,
maintenant on s’en fout. Il s’agit
que ça aille bien ». A leur
façon, ils résument leur humeur
: « On ne veut plus être pris
pour des moutons ». Ils savent de
quoi ils parlent. Les esprits changent,
mais on ménage encore un peu le Saint-Esprit,
tout entier contenu ici, en la personne
de Riton. « Dédé »,
le maire, voudrait bien récupérer
son grand presbytère au centre du
bourg pour pouvoir loger plus au large sa
mairie, mais il ne veut pas prendre la responsabilité
de sortir le curé de ses meubles.
Chacun sait bien que c’est le dernier
curé du village, que tant qu’il
est encore en vie, ce village, malgré
tout, continuera de ressembler encore un
tant soit peu à un village d’autrefois.
»
Tiré du chapitre intitulé
: " Un Parisien en Aveyron."
«S’ils savaient
à Paris...»
Daniel Carton
Albin Michel- 15 €.
Sortie
Mars 2005.
(Lire
le précédent
article sur "Bien entendu, c'est Off...“)