Rémi Soulié a consacré un
livre à Jean Boudou, les Chimères
de Jean Boudou (Fil d'Ariane Editeur). Il décrypte
pour nous les ressorts de la personnalité
de cet auteur peu commun.
Comment expliquez-vous quun écrivain
génial comme Jean Boudou demeure aussi
méconnu ?
En raison de lobstacle de la langue. Boudou
a écrit en occitan, une langue minoritaire
, comme on dit un peu bêtement aujourdhui.
Sil a connu un immense rayonnement dans
les milieux occitans, sa notoriété
a été limitée au-delà,
bien quil ait correspondu, par exemple,
avec Mauriac.
Les Editions du Rouergue ont entrepris et mené
à bien la traduction en français
de ses livres, mais la situation na pas
changé, malgré une page que le journal
Le Monde a consacré à son oeuvre,
en 1996.
Boudou est lu et étudié dans les
chaires de langues romanes des grandes universités,
en France et à létranger -Allemagne,
Japon, etc.
Boudou
serait-il alors victime de son occitanisme
?
Boudou ne pouvait que parler et écrire
en occitan ; il navait pas le choix : cétait
la langue de sa mère plus encore que la
langue maternelle et toute son uvre est
hantée par cette fixation .
Il a rêvé la résurrection
dune patrie occitane. Il pensait que les
sionistes, en ressuscitant lhébreu,
avaient montré la voie : résurrection
dune langue, résurrection dune
nation temporelle.
Il semble donc, que même mort, Jean Boudou
continue de cultiver cette marginalité
qui est lun des concepts-clés pour
comprendre lécrivain ?
Toute sa vie Boudou sest situé
à la marge , sur la talvera, terme
qui désigne en occitan la bordure du champ
non cultivée. "Le Livre de Catoïe",
lun de ses chefs duvre, est
à cet égard symbolique. Il relate
lhistoire dun jeune enfariné
du Rouergue* qui vit le drame de la solitude
et du rejet en raison de son appartenance à
la Petite Eglise .
Boudou était lui-même marginal, et
par sa langue et, surtout, par son génie.
Il existe aussi une géographie rouergate
de Jean Boudou avec des endroits symboliques comme
le Viaur, rivière mythologique et pays
de la clandestinité, avec ses mystères,
ses légendes et son histoire que Boudou
connaissait sur le bout des doigts ?
Le Viaur, comme aurait dit notre compatriote Eugène
Viala, est le coin dintime patrie
de Jean Boudou. Il a dailleurs écrit
les Contes du Viaur. Selon lui,
cette rivière aurait dû donner son
nom au département de lAveyron. Le
Viaur cest la via aurea en référence
au métal jaune jadis charrié par
son cours, dit-on. Le Viaur, cest aussi
un lieu de mystères, un lieu où
lon vient se cacher comme Jean Carrier le
(dernier ?) Pape du schisme dOccident, ou,
pendant la dernière guerre, les résistants
; le Viaur cest le pays des Trèves,
ces sorcières fées qui rôdent
la nuit, en quête dun malheureux égaré.
Cette marginalité se retrouve sur le
plan sexuel. En tout cas, on la ressent à
la lecture de scènes parfois très
dures comme celle dune castration dans Les
Demoiselles. Cest plus fort quHistoire
dO ou les uvres du Marquis de Sade
!
Boudou est animé par un fantasme pervers,
au sens de la psychanalyse, non au sens moral
ou dans des acceptions reçues. Il admet
sans ladmettre la différence des
sexes ; il ruse en permanence avec la Loi, dans
le déni de la castration féminine,
source d'effroi. D'où les substituts
fétichistes ou lobsession du transvestisme
dans toute son uvre. Homme de défi,
il interpelle le Créateur et lui dit :
Tu as mal fait les choses ; elles doivent
être refaites . Boudou artiste est
un démiurge.
*
Les Enfarinés appartenaient à la
Petite Eglise du Rouergue dont les
membres refusèrent le Concordat de 1801
et restèrent fidèles aux évêques
non jureurs , contre les injonctions
du Pape. Il y avait encore des Enfarinés
en Rouergue dans les années trente du XX°
siècle.
Danielle
Dastugue,
Fondatrice des Editions du Rouergue qui a édité
en français plusieurs ouvrages de Jean Boudou.
Le
jacobinisme des esprits n'est pas encore cassé
!"
Vous avez publié luvre de Jean
Boudou en langue française, en 1996, comment
expliquez-vous quil demeure aussi méconnu
?
Pour avoir une notoriété littéraire
à Paris, il vaut mieux être né au
fond de la Patagonie ou de lEurope de lEst
que dêtre né dans la France profonde
et de parler patois. Un Jean Boudou, instituteur né
en Aveyron, présente des barrières intellectuelles
infranchissables pour les petits marquis parisiens.
A lépoque, un seul journaliste lui avait
consacré un article, c'était dans le Monde
des Livres, mais il était d'origine corse
Nest-ce
pas un peu caricatural comme explication ?
Non, je me suis battue pour faire connaître Boudou.
Mais il y a un microcosme littéraire parisien
qui a ses idoles et ses princes quil couronne.
On a beau parler de décentralisation, le jacobinisme
des esprits nest pas encore cassé.
Il faut ajouter que lorsqu'un auteur est mort, il est
beaucoup plus difficile de le faire connaître.
Car nous sommes dans une société qui personnalise
énormément. Un non vivant ne peut participer
à des événements tels que salons,
colloques ou émissions de télévision.
Y-a-t-il
dautres causes ?
Certains cénacles en Aveyron ne servent pas Boudou.
Ils nont pas permis de faire émerger le
côté universel de luvre. Quand
tous les gens qui ont connu Boudou seront morts, son
uvre se diffusera. Tous les auteurs connaissent
un purgatoire. Limportant cest que luvre
de Jean Boudou ne soit pas tombée dans loubli.